Dans la peau des pompiers marseillais : l’envers du décor lors des feux d’appartement

1 novembre 2025

Premiers instants : l’alerte résonne dans la caserne

Il est 2h13 un mardi. Dans la nuit marseillaise, la salle de télésurveillance du centre de traitement de l’alerte (CTA) reçoit un appel affolé : “Il y a de la fumée, je n’arrive plus à sortir de mon appartement !” À travers la voix tremblante, le régulateur doit, en moins de 60 secondes, obtenir l’adresse, l’étage, la gravité présumée, le nombre d’occupants, et toute information sur d’éventuelles matières dangereuses.

Ce scénario, vécu chaque semaine à Marseille, illustre la première clé du succès : le traitement d’alerte rapide, précis, sans panique ni flottement.

  • Chaque minute compte : Selon la Fédération Nationale des Sapeurs-Pompiers, un incendie d’appartement double de volume toutes les 30 secondes (source : FNSPF “Chiffres clés 2022”).
  • 92% des décès par incendie sont dus aux fumées toxiques (source : Sécurité civile, 2023).

Le CTA, situé boulevard Rabelais, mobilise immédiatement les moyens adaptés : en moyenne pour Marseille, au moins deux fourgons pompe-tonne, l’échelle aérienne, une ambulance de réanimation (VSAV), et si besoin l’officier chef de groupe.

La typologie marseillaise : un casse-tête unique en France

Intervenir à Marseille n’est jamais tout à fait comme ailleurs. La diversité architecturale — immeubles Haussmanniens, tours modernes, bâtis des années 50 — pose des défis bien spécifiques :

  • Vieille ville : ruelles étroites, cages d’escaliers minimales, nombreuses divisions d’appartements.
  • Quartiers nord : grands ensembles, haute densité, accès souvent compliqués pour les véhicules d’intervention.
  • Façades vétustes : La ville compte près de 40 000 logements potentiellement indignes (source : rapport Fondation Abbé Pierre 2023), augmentant le risque de propagation rapide du feu.

Résultat : chaque intervention doit être adaptée, parfois improvisée en direct, et nécessite une parfaite coordination inter-équipe.

L’arrivée sur les lieux : première évaluation, premiers choix vitaux

Sur le terrain, à 2h18, les gyrophares percent la nuit phocéenne. L’officier d’intervention effectue sa “reconnaissance” : il s’agit d’identifier la localisation précise du foyer, les accès possibles, la présence éventuelle de victimes (repérées aux fenêtres, cris, appels), et la propagation potentielle (balcons, cages d’escalier, gaines techniques...).

  1. Sécuriser le périmètre : évacuer les riverains, couper l’électricité, empêcher l’accès des curieux.
  2. Évaluer les risques immédiats : explosion de gaz, effondrement potentiel, présence d’hydrocarbures ou de produits toxiques (stocks de nettoyants, etc.).
  3. Rapport radio au poste de commandement : une transmission claire, concise. Toute perte de temps peut être fatale.

Une anecdote parmi d’autres : en août 2023, dans le secteur de la Belle-de-Mai, une équipe d’intervention a repéré une bouteille de gaz stockée sur un balcon en feu. L’évacuation d’urgence de l’immeuble a évité un bilan bien plus lourd.

L’assaut contre les flammes : courage et méthode milimétrée

Le véritable “combat” commence. Équipés d’ARI (appareils respiratoires isolants), en binôme pour la sécurité, les pompiers progressent à l’intérieur de l’immeuble.

  • Mise en œuvre des lances : Priorité à la cage d’escalier, voie de propagation favorite du feu, puis attaque directe du foyer.
  • Recherche des victimes : Procédure de sauvetage d’urgence : chaque minute passée dans une atmosphère enfumée réduit les chances de survie.
  • Porte de résistance : Une majorité des décès survient faute de portes coupe-feu ou parce que les habitants ouvrent leur porte en tentant de fuir (source : INRS, prévention incendie, 2022).

À Marseille, la configuration de certains immeubles oblige souvent à privilégier les sauvetages par l’extérieur à l’aide de la grande échelle. Cependant, les stationnements anarchiques, trop fréquents, ralentissent ces avants-postes.

Focus : La grande échelle, l’alliée décisive

  • Hauteur maximale : 30 mètres pour la plupart des équipements (soit 8 à 10 étages).
  • Déploiement complet : 3 à 4 minutes en conditions idéales, mais souvent plus du double dans les vieux quartiers.
  • Rôle clé : accès aux victimes retranchées, attaque du feu par les fenêtres, création de “chemins de fuite”.

L’un des chefs de groupe rencontré résume : “À Marseille, la grande échelle permet de sauver en moyenne plus de dix vies humaines chaque année, mais il suffirait de deux voitures mal garées pour changer le destin d’un étage entier.”

Après l’extinction : le bilan et la prévention du retour de flamme

Une fois le feu éteint, la mission ne s’arrête pas là. Le risque de reprise, les émanations de monoxyde de carbone (CO), mais aussi le danger d’effondrement ou de courant électrique latent imposent une vigilance accrue.

  • Aération et extraction des fumées par ventilation mécanique, pour éviter les intoxications différées.
  • Contrôle thermique des murs et planchers à l’aide de caméras thermiques portatives.
  • Relogement : À Marseille, près de 400 familles sont temporairement relogées chaque année à la suite d’un feu domestique (source : Ville de Marseille, 2023).

Pour documenter la réalité des dégâts, un rapport immédiat est rédigé. Celui-ci servira aux assureurs, aux services de la mairie et parfois au parquet en cas de suspicion de sinistre volontaire.

Portraits croisés : paroles de pompiers après intervention

  • Marc, sergent-chef, 17 ans de service : “Le feu d’appartement le plus dur ? C’est celui où tu retrouves un enfant caché derrière la porte, asphyxié parce que la famille a manqué d’information sur quoi faire...”
  • Lila, infirmière pompier volontaire : “Les blessures les plus impressionnantes sont presque toujours dues à la panique : blessures en sautant du balcon, brûlures par tentative d’éteindre le feu soi-même.”

Chiffres locaux : le feu d’appartement, fléau silencieux à Marseille

AnnéeFeux d'habitation recensés (Bouches-du-Rhône)Morts par incendie (13)Interventions liées à la fumée
2022127813529
202312108502

(Sources : SDIS 13, rapport annuel, Sécurité Civile 2023).

L’ajout de détecteurs de fumée dans les logements est obligatoire depuis 2015, mais selon une enquête de la Préfecture (septembre 2023), moins de 60% sont réellement installés dans les habitations marseillaises. Les feux de cuisine représentent 42% des départs de feu, les courts-circuits 29% (source : SDIS 13).

Conseils citoyens : comment limiter les risques et aider les secours

  • Équipez-vous : Installez un détecteur de fumée à chaque étage. D’après le ministère de l’Intérieur, la présence d’un détecteur multiplie par 3 les chances de sortir indemne d’un incendie domestique.
  • Mémorisez les gestes qui sauvent :
    • Si la cage d’escalier est enfumée, restez dans l’appartement, calfeutrez portes et fenêtres, signalez votre présence aux fenêtres.
    • N’ouvrez jamais une porte chaude ou enfumée de l’autre côté.
    • Préparez une lampe ou un téléphone pour attirer l’attention des équipes de secours.
  • Facilitez l’accès : Ne stationnez pas sur les sorties de secours ni devant les accès aux immeubles. 18% des interventions sont ralenties à cause d’obstacles sur la voie publique (source : mairie de Marseille, 2023).
  • N’improvisez pas : Ne tentez pas d’éteindre un feu électrique à l’eau. Coupez le courant d’abord.

Au-delà de l’urgence : comprendre, transmettre et agir

Lutter contre les feux d’appartement à Marseille, c’est une équation collective : rapidité des pompiers, vigilance des citoyens, adaptation constante aux réalités urbaines. Les hommes et femmes du feu s’entraînent chaque jour pour sauver des vies, mais chacun peut devenir un acteur clé de la sécurité incendie, d’un simple geste. Prévenir plutôt que subir, c’est aussi respecter le travail des secours, préserver son entourage et son quartier. Un feu qui n’a pas eu lieu est toujours la plus belle victoire.

En savoir plus à ce sujet :