Comment les moyens aériens luttent contre les feux de forêt dans les Bouches-du-Rhône : immersion et explications

21 novembre 2025

La menace permanente des feux de forêt en Provence

Chaque été, les Bouches-du-Rhône retiennent leur souffle. Entre les premières chaleurs de juin et les dernières tramontanes de septembre, le territoire de la Provence doit faire face à un risque d’incendie de forêt parmi les plus élevés d’Europe. Selon le ministère de l’Intérieur, près de 6 500 hectares sont partis en fumée dans le département en 2022, principalement à cause de la sécheresse et d’actes maladroits ou délibérés.

Mais ce que l’on sait moins, c’est comment, en quelques minutes, le ballet aérien se met en place au-dessus de la garrigue : Canadair écumant l’étang de Berre, Dash rouges striant le ciel, hélicoptères déposant des pompiers en pleine fournaise. Ces moyens aériens, que beaucoup n’aperçoivent que de loin, constituent une arme majeure, souvent décisive, dans la lutte contre les incendies.

Boucle opérationnelle d’un feu de forêt : un récit du terrain

Un soir de juillet 2023, Le Puy-Sainte-Réparade. L’alerte fuse depuis un village perché, les flammes s’approchent d’une habitation. Sur le terrain, c’est la course contre la montre : le vent change de direction, les maisons sont menacées. Les équipes au sol préviennent la zone de coordination, qui évalue la demande de soutien aérien d’urgence.

En moins de 20 minutes, le bruit sourd d’un Canadair CL-415 déchire le calme. Deux passages suffisent à ralentir l’avancée du feu, permettant l’intervention des groupes au sol. Le commandant d’intervention, interrogé sur place, résume l’enjeu : « Sans appui aérien, on n’aurait pas pu attaquer les lisières. Il y avait trop de fumée, trop de chaleur. » Les médias locaux, comme La Provence, relaient ces images spectaculaires qui masquent souvent la complexité de toute cette logistique.

Quels moyens aériens sont déployés dans les Bouches-du-Rhône ?

Les Bouches-du-Rhône bénéficient d’un dispositif unique en France, orchestré autour de la Base Avion de la Sécurité Civile de Marignane et renforcé chaque été par des moyens zonaux et nationaux.

Les avions de la Sécurité Civile

  • Canadair CL-415 et CL-215 : Souvent appelés « pélicans », ces amphibies jaunes et rouges sont les emblèmes de la lutte anti-incendie. Ils larguent 6 137 litres d’eau à chaque passage, parfois moussée pour plus d’efficacité. La base de Marignane en aligne 12 durant la saison 2023, selon la Sécurité Civile.
  • Dash 8-Q400 MR : Surnommés « Milans », ils emportent jusqu’à 10 000 litres, principalement de retardant, pour stopper l’avancée du feu ou protéger des secteurs sensibles. Trois Dash ont opéré depuis Marignane en 2023 (source : Franceinfo).
  • Tracker : En retrait progressivement au profit des Dash, ces avions plus anciens transportaient 3 500 litres et pouvaient intervenir plus rapidement mais avec moins d’impact. Leur présence devient marginale depuis 2021.

Les hélicoptères : vision et agilité

  • Dragon 131 : L’hélicoptère de la Sécurité Civile basé à Marseille a réalisé plus de 520 missions en 2023, dont de nombreux vols de reconnaissance, d’appui, et d’évacuation d’urgence (source : Sécurité Civile).
  • Hélicoptères de la Gendarmerie et de la Police : Souvent mobilisés pour la surveillance, le guidage des avions ou l’évacuation, y compris de nuit.
  • Hélicoptères bombardiers d’eau (HBE) : Privés ou appartenant à l’Entente Valabre (partenariat régional), ils larguent des poches de 1 000 à 2 500 litres sur les feux inaccessibles.

Organisation et coordination opérationnelle : la clé du succès

L’efficacité du dispositif repose moins sur la quantité des moyens que sur leur coordination. Dès le « coup de chaud » météo, une cellule de veille mixte (pompiers, préfet, Sécurité Civile) est déclenchée. Les premiers avions sont prépositionnés stratégique, à Marignane, Salon-de-Provence, ou Nîmes-Garons.

  • Délais d’intervention : Un Canadair peut être sur zone en moins de 30 minutes partout dans le département.
  • Lignes de commandement : Un « Colonel Feu » coordonne les avions, le chef des opérations au sol et le poste de commandement mobile SDIS 13.
  • Critères de priorité : Importance de la vie humaine, propagation du feu à la forêt ou aux habitations, accessibilité des secours.

Une anecdote revient souvent : sur l’incendie du Rove en 2021, le passage simultané de trois Canadair et d’un Dash a permis de sauver en vingt minutes une pinède de 92 hectares alors que le feu avançait à plus de 25 km/h (source : SDIS 13).

Les chiffres 2023–2024 : analyse de l’engagement aérien

Année Heures de vol (tous moyens) Largages Surface préservée* (ha)
2023 1800 2 400 +8 000
2022 2100 2 750 +9 500
2021 1550 2 100 +7 000

*Surface préservée estimée par le SDIS des Bouches-du-Rhône et la Préfecture

Retour d’expérience : la voix d’un pilote

Entendre un pilote de Canadair donne toute la mesure des enjeux. Extrait d’une interview recueillie par nos soins lors d’un débriefing post-saison 2023 :

« On travaille souvent à la limite, sous la fumée, près des cimes. Ici, tout se joue en quelques secondes : repérer la ligne de feu, larguer au bon endroit, éviter les relèves ascendantes. On sent la pression, surtout quand il faut protéger des habitations ou des équipes au sol. Un bon largage ne s’improvise pas : c’est le fruit de mille répétitions — et d’une confiance totale avec les pompiers sous la canopée. »

Un sentiment partagé par bien des anciens, pour qui l’engagement du Canadair à basse altitude reste une image à la fois spectaculaire et éprouvante.

Pourquoi les moyens aériens sont-ils si cruciaux ?

  • Rapidité d’attaque : Les avions permettent d’attaquer les foyers naissants, d’éviter que le feu ne devienne incontrôlable.
  • Appui des équipes au sol : Les largages créent un effet « écran » de vapeur, ralentissant l’avancée du feu et permettant aux forestiers–pompiers d’approcher.
  • Protection des zones sensibles et des riverains : L’appui aérien est souvent le seul moyen de défendre des quartiers isolés, des sites industriels ou des boisements mal accessibles.
  • Gestion des impacts psychologiques : Pour les riverains, entendre et voir les avions, c’est un signal de présence et d’espoir.

Mais attention, un avion n’éteint jamais un feu seul. Sans équipe de forestiers-pompiers pour « noyer » les lisières, impossible de maîtriser les brasiers souterrains.

Prévenir le pire : conseils citoyens et nouvelles perspectives

  • Prudence extrême lors de fortes chaleurs ou de vent : Éviter tout travail en forêt (débroussaillement, barbecue, engin mécanique) lors des alertes rouges, consulter la carte d’accès aux massifs éditée par la préfecture.
  • Appeler vite, appeler précis : Décrire la localisation du feu, l’accès, la couleur de la fumée. Plus vite l’alerte est donnée, plus vite les moyens aériens peuvent être mobilisés.
  • Mieux connaître son environnement : Repérer les accès pompiers (chemins, citernes), débroussailler autour de son habitation, informer ses voisins.

Des innovations émergent : drones de reconnaissance, nouveaux avions à propulsion hybride, détection précoce par satellite (CNRS, projet PROMETHEE). La guerre du feu mobilise toute l’innovation française.

L’engagement aérien : force de la Provence, trésor national

La Provence n’a pas le monopole des feux, mais elle en est le laboratoire. De Marignane à Pélissanne, des plages de Carry aux collines du Garlaban, les moyens aériens tissent une toile invisible, reliant chaque habitant à la mémoire collective des incendies passés. Se souvenir que la vigilance de chacun permet aux prouesses techniques de faire la différence.

Alors, plutôt que d’attendre que le ciel gronde, la meilleure arme reste la prévention, la connaissance et la solidarité. Les avions, eux, veillent déjà.

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