Pompiers face aux risques industriels et chimiques : immersion dans une mission à haut risque

29 décembre 2025

Risques industriels et chimiques : de quoi parle-t-on vraiment ?

Derrière les palissades de nos zones industrielles ou les rues anonymes d’entrepôts se cache une réalité peu visible : celle des risques industriels et chimiques. Fuite d’ammoniac dans une usine d’engrais, incendie dans une raffinerie, simple accident lors du transport de matières dangereuses, ou escapade toxique dans un dépôt logistique : chaque alerte mobilise, dans l’ombre, une chaîne d’acteurs, à commencer par les pompiers. En France, selon le Ministère de la Transition écologique, on recense près de 1 300 sites classés Seveso – dont plus de 18 rien que dans les Bouches-du-Rhône (source : Ministère de la Transition écologique).

Ces installations manipulent, transforment ou stockent des substances qui, en cas de défaillance, peuvent mettre en danger ceux qui travaillent sur place, mais aussi tout le bassin de vie environnant. Souvenez-vous de l’incendie de Lubrizol en 2019 à Rouen : évacuation, confinement, inquiétudes sanitaires, questionnements sur la qualité de l’air – il s’agissait là d’un cas d’école, même s’il n’est, hélas, pas un cas isolé.

Missions des pompiers : agir vite, mais surtout bien

Quand l’alerte tombe, le centre d’appel du 18/112 aiguillonne aussitôt la demande à l’équipe la plus adaptée. Ici, la rapidité compte, mais la précision est vitale : une mauvaise information sur la nature du produit en cause peut faire basculer une intervention. Le Centre Opérationnel Départemental d’Incendie et de Secours (CODIS) fait alors appel à des équipes spécialisées : les équipes Risques Chimiques (RCH), dont la formation et l’équipement diffèrent de l’engagement classique d’une simple intervention feu.

  • Évaluation de la situation : Identification de la substance en cause, repérage des dangers immédiats et potentiels, choix des moyens de protection adaptés (combinaisons, masques, appareils respiratoires).
  • Confinement et mise en sécurité : Évacuation ou confinement de la population, création d’un périmètre de sécurité.
  • Reconnaissance technique : Mesure de toxicité, prélèvements, cartographie du nuage ou de la fuite avec du matériel spécifique.
  • Neutralisation ou récupération : Contention de la fuite, colmatage, neutralisation du produit, récupération des effluents, tout en minimisant les dégâts sur l’environnement.
  • Décontamination : Prise en charge des victimes, des intervenants et éventuelle gestion d’un pôle de décontamination, y compris des moyens matériels.

Ces missions s’effectuent parfois en collaboration étroite avec les services de l’État (préfecture, DREAL), les entreprises du site, des experts toxico-chimiques, voire des équipes extérieures (par exemple, le laboratoire mobile du SDIS 13 ou l’unité NRBCe des sapeurs-pompiers de Paris pour des cas graves).

Sur le terrain : récit d’une alerte à l’ammoniac

Il est un peu plus de 4 h du matin. Un employé d’une usine agroalimentaire du Pays d’Aix remarque une légère odeur forte dans un local technique. Il compose le numéro du standard, qui alerte les pompiers. Sur place, l’équipe du RCH est déployée – deux véhicules spécialisés, cinq pompiers dont un chef d’agrès aguerri, tous équipés de masques à adduction d’air comprimé.

Brève réunion avec le responsable d’usine : une fuite d’ammoniac probable, substance utilisée pour le froid industriel. Les pompiers isolent la zone, préviennent la préfecture, demandent un relevé météo à Météo France (le vent peut emporter le nuage toxique à plusieurs centaines de mètres). Trois d’entre eux s’approchent en combinaison Tychem, instruments de mesure à la main. À l’intérieur, la concentration est bien supérieure au seuil dangereux. Ils réussissent à fermer manuellement la vanne. Seule une légère intoxication chez un salarié, pris en charge puis orienté vers l’hôpital.

Bilan de l’intervention : plus de peur que de mal, mais un diagnostic partagé – la formation des opérateurs et la vigilance ont évité l’accident majeur. Sans cela, une explosion ou une contamination aurait pu toucher tout le quartier. Cette scène, bien réelle, illustre la face souvent méconnue du métier de pompier.

Avant l’incendie : la prévention, clef de voûte de la gestion du risque

Le rôle des pompiers commence bien avant la sirène d’alerte. Tous les ans, en Provence, ce sont des dizaines de visites de prévention qui sont menées sur les sites dits « à risque ». Ce travail, effectué main dans la main avec les exploitants et la DREAL, consiste à :

  • Vérifier la conformité des systèmes de sécurité et des moyens d’extinction (rétention, bacs de mousse, alarmes, dispositifs de coupure rapide) ;
  • Vérifier l’accessibilité des voies de secours et la clarté de la signalétique spécifique ;
  • Participer (ou vérifier) aux exercices annuels Plan d’Opération Interne (POI) et Plans Particuliers d’Intervention (PPI), qui mettent en situation réelle les salariés du site mais aussi les populations riveraines ;
  • Former les équipes à reconnaître les signaux d’alerte (sirènes, alertes SMS), aux premiers gestes en cas d’exposition chimique (douche oculaire, évacuation).

Exemple concret : sur la seule année 2022, près de 200 exercices POI/PPI et plus de 1 300 visites de prévention ont été réalisés en France (source : SDIS 13), avec des retours d’expérience à la clé.

Typologie des interventions : ce que montrent les chiffres

En France, en 2023, près de 4 600 interventions liées à des risques chimiques ou toxiques ont été recensées par les sapeurs-pompiers (source : DGSCGC, Statistiques nationales). Parmi elles :

  • 60 % concernent une suspicion ou un constat de fuite (hydrocarbures, ammoniac, acide sulfurique, etc.) ;
  • 20 % des interventions relèvent de pollutions accidentelles (parfois sur la voie publique ou dans les eaux souterraines) ;
  • 8 % sont des incendies sur sites industriels (le reste concerne manipulations dangereuses ou fausses alertes).

Dans les Bouches-du-Rhône, la typologie est similaire, mais le risque est accru par la concentration de sites pétrochimiques (Fos-sur-Mer, l’Étang de Berre) et de transport d’hydrocarbures. Entre 2020 et 2023, on dénombre plus de 350 interventions à caractère chimique dans le département, chaque opération pouvant mobiliser de 10 à 40 intervenants simultanément.

À l’intérieur du métier : témoignages et récits anonymisés

  • Caporal, 8 ans d’expérience (Marseille) : « Le plus difficile, ce n’est pas la technique, c’est l’incertitude au moment où l’on pénètre dans la zone à risque. Un bruit, une odeur, un léger trouble, tout peut alerter – ou piéger. L’entraînement régulier, c’est notre bouée de sauvetage. »
  • Lieutenant spécialiste RCH : « Les interventions chimiques sont anxiogènes pour tous. Vous avez la charge non seulement des collègues, mais parfois d’un site où travaillent des centaines de personnes. La coordination avec l’industriel est cruciale ; la méconnaissance du terrain multiplie les erreurs. On apprend à rester humble et méthodique. »
  • Anonyme, auxiliaire de décontamination : « Les regards des personnes qu’on doit doucher, dévêtir et isoler sont parfois bouleversants. Elles comprennent d’un coup l’ampleur du risque. Notre calme et notre rigueur leur redonnent un peu de contrôle. »

Comment informer, alerter et préparer la population ?

L’efficacité d’une intervention repose aussi sur la manière dont la population est sensibilisée. À ce titre, chaque site Seveso dispose d'un Plan Particulier d’Intervention (PPI), régulièrement mis à jour. Il prévoit plusieurs mesures :

  • Systèmes d’alerte sonore (sirènes modulées),
  • Consignes de confinement distribuées lors de campagnes d’informations (boîte aux lettres, réunions publiques),
  • Messages d’alerte envoyés par SMS par la préfecture,
  • Diffusion d’informations en temps réel sur les réseaux sociaux et via les médias locaux (journal La Provence, Radio France Bleu Provence, etc.),
  • Mises en situation lors d’exercices simulés, impliquant parfois écoles, crèches, ou entreprises riveraines.

Un conseil concret : le réflexe à adopter en cas d’alerte (bruit de sirène montant/descendant toutes les minutes pendant deux minutes) est de se confiner immédiatement dans un bâtiment, de calfeutrer portes et fenêtres, d’arrêter climatisation et ventilation, puis d’attendre les consignes officielles.

À quoi ressemblera la prévention de demain ?

Les nouveaux risques liés aux énergies alternatives (hydrogène, batteries lithium), à la densification des transports de matières dangereuses, ou au changement climatique (canicules et risques de réactions chimiques accidentelles) complexifient la tâche des pompiers. Dans les Bouches-du-Rhône, comme ailleurs, la pédagogie reste l’arme la plus efficace. Les collectivités, écoles et entreprises sont de plus en plus associées aux exercices grandeur nature.

  • Déploiement de capteurs connectés sur les sites industriels ;
  • Caméras thermiques pour détecter les « points chauds » invisibles à l’œil nu ;
  • Simulation numérique d’itinéraires d’évacuation ;
  • Formations spécifiques aux nouveaux matériaux (ex : gestion d’un feu de batterie lithium).

Mais la clé réside encore et toujours dans une triple alliance : vigilance quotidienne, entraide citoyenne, et dialogue constant entre industriels, services de secours, et riverains.

Un enjeu vital pour les territoires

Si les incendies industriels et les risques chimiques paraissent lointains à la plupart d’entre nous, ils relèvent pourtant du quotidien des pompiers des Bouches-du-Rhône, des syndicats industriels, et de tous les habitants proches de ces sites sensibles. La tradition du « prévenir plutôt que guérir » prend ici tout son sens : bien informés, correctement équipés et entraînés, les pompiers se tiennent en première ligne – mais ils ne sont efficaces que si chacun, du simple citoyen au chef d’exploitation, prend part à la culture du risque et à la responsabilité collective.

Parce que derrière chaque sirène entendue au loin, c’est souvent une chaîne de professionnalisme, de sang-froid, mais aussi de coopération qui se met en place pour protéger nos vies, nos proches, et les territoires que nous partageons.

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