Dans la peau d’un pompier : immersion au cœur d’une intervention sur feu de forêt

13 novembre 2025

Un matin d’été, un appel qui change tout : départ pour feu de forêt

La Provence, ses pins, ses collines parfumées… et chaque année, la menace sourde des incendies de forêt. C’est un matin d’août, dans une petite caserne proche de Salon-de-Provence. Le bip retentit : « Départ feu de forêt secteur La Roque-d’Anthéron, multiples appels, situation évolutive. » En quelques minutes, quatre pompiers revêtent leur tenue légère de feu (la fameuse « F1 »), embarquent dans le camion-citerne feux de forêts (CCF), et quittent la cour sur les chapeaux de roues.

Les types de feux de forêt et les chiffres locaux

Avant de voir comment les pompiers opèrent, il faut comprendre ce que recouvrent ces « feux de forêt ». On distingue trois grandes catégories :

  • Les feux de litière : qui brûlent au sol, souvent les feuilles, aiguilles de pins et végétaux morts. Rapides, ils peuvent facilement se propager sous l’effet du vent.
  • Les feux de broussailles : caractérisés par la combustion d’herbes hautes, de buissons et de garrigue.
  • Les « couronnes » : lorsque les flammes gagnent la cime des arbres, souvent lors de grands feux attisés par le mistral.

Chaque année, en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), on recense en moyenne 300 à 500 départs de feux (Source : DREAL PACA, ONF). Les Bouches-du-Rhône, seul département de France à avoir brûlé chaque année depuis 1973, sont en première ligne.

Déroulement d’une intervention : de l’alerte à la maîtrise du feu

1. L’appel d’urgence et le tri

La chaîne de secours s’active au Centre Opérationnel Départemental d’Incendie et de Secours (CODIS). L’opérateur recueille un maximum d’informations : localisation précise (hameau, route, point GPS), dimensions estimées, accès possible, météo locale (vent, sensibilité de la végétation). En cas de doute, un premier départ « échelon local » est engagé ; si la situation est critique, le « renfort zonal » complète (jusqu’à des colonnes de véhicules venues d’autres départements).

2. L’arrivée sur les lieux : sécuriser, évaluer, agir vite

Sur place, l’officier responsable (« chef de groupe » ou « chef de colonne ») fait un rapide point de situation :

  • Estimer la surface déjà brûlée et la direction du feu
  • Identifier les enjeux menacés : maisons, routes, infrastructures sensibles, personnes isolées
  • Analyser la topographie et la météo (le vent, notamment, est scruté minute après minute)

Premier impératif : la sauvegarde des personnes. Si des habitations sont menacées, des véhicules sont détachés pour établir une « défense de point sensible ».

3. Les techniques sur le terrain : attaque, confinement, extinction

Le combat contre le feu est organisé selon plusieurs méthodes, qui varient selon l’ampleur du sinistre :

  • L’attaque directe : les équipes s’approchent au plus près et projettent des lances à mousse ou à eau sur les flammes. En été, le feu avance souvent plus vite que l’équipe : la rapidité est cruciale.
  • L’attaque indirecte : on crée une contre-ligne de feu, en brûlant une bande végétalisée en avant du front de flamme (contre-feu), pour priver l’incendie de combustible. Cette opération demande une grande expérience et des conditions météorologiques précises.
  • Le pistage : là où il n’est pas possible de passer, des équipes progressent à pied, matériel sur le dos, pour circonscrire au plus près, parfois en peignant le terrain de lignes d’eau ou en dégageant la végétation à la tronçonneuse.
  • Le « noyage » : une fois le feu fixé, les équipes arrosent minutieusement chaque point chaud, pour éviter toute reprise (les feux couvants peuvent repartir des heures plus tard).

Zoom sur le matériel clé : le fameux CCF

  • CCF moyen : 4 000 à 5 000 litres d’eau, lance canon, treuil, adapté aux pistes difficiles. C’est l’outil de base.
  • Véhicule léger (VLHR, VLU) : repérage, ouverture de pistes, guidage des colonnes
  • Aériens (hélicoptères de la Sécurité Civile, Canadair, Dash 8, Tracker...) : largages d’eau ou de retardant, reconnaissance aérienne

Selon la Fédération nationale des sapeurs-pompiers, pour un feu maîtrisé de moins de 10 hectares, on engage souvent entre 30 à 80 pompiers et 10 à 15 engins. Pour un grand feu (> 100 hectares), les colonnes de renfort mobilisent parfois jusqu’à 400 à 600 personnels venus de plusieurs régions (Source : FNSPF, Ministère de l’Intérieur).

Bouclier humain et organisation : clés du succès sur terrain

L’organisation stratégique du commandement

Tout feu d’ampleur déploie une structure de commandement :

  • Poste de commandement avancé (PC) : véritable QG, où s’établit la tactique d’ensemble, avec cartes, tablettes, radios. Un officier gère l’anticipation : météo, renforts, logistique, communication avec les mairies et les forces de l’ordre.
  • Sections opérationnelles : chaque équipe sur zone a une mission : attaque, défense, surveillance.
  • Cellule aérienne : en lien direct avec les avions bombardiers d’eau, pour coordonner les largages et éviter tout risque pour les équipes au sol.

Le terrain impose sa loi. Le mistral peut tourner, la température grimpe : le feu avance à raison de 4 à 10 km/h dans la garrigue avec un vent fort (Source : ONF). La sécurité des équipages prime : il faut toujours s’assurer d’un repli possible (route, zone déjà brûlée, « refuge »).

Témoignage sous anonymat : « On est une chaîne, et la moindre erreur peut coûter cher »

Un pompier en activité, engagé en 2023 sur l’incendie de Saint-Victoret :

  • « Sur un feu comme celui-là, à 15h sous plus de 35°, on porte un casque, une veste, un surpantalon, le harnais plein… Tout est lourd, on court, on glisse sur les cailloux, la fumée brûle la gorge, chaque lance qu’on déroule rapproche un peu plus du danger—et chaque collègue compte. On partage un regard, on n’a pas besoin de parler. On suit la radio, et le chef décidede changer de secteur parce que le vent s’en mêle. On sait que si on se trompe d’un seul chemin, c’est la fournaise… Je retiens la discipline, la solidarité, et des moments d’adrénaline pure. »

La menace du changement climatique : une réalité de plus

Ces dix dernières années, la saison des feux de forêt a gagné en intensité et en durée. En 2022, la France a perdu plus de 72 000 hectares de forêts en une seule saison, contre 10 000 à 20 000 certains étés précédents (Sources : EFFIS, Le Monde). La Provence reste l’un des points chauds, mais des départements naguère moins exposés (Aude, Ardèche, Gironde) connaissent aujourd’hui des « mégafeux », attisés par les sécheresses, la chaleur et l’urbanisation croissante des lisières.

Prévenir plutôt que guérir : le rôle fondamental de chacun

Face à cette réalité, l’action des pompiers n’est qu’un rempart temporaire si la prévention ne suit pas. Quelques exemples concrets de gestes citoyens qui font la différence :

  • Entretenir sa parcelle : débroussailler autour de sa maison sur 50 mètres minimum (obligation légale dans les Bouches-du-Rhône : Article L131-10 du Code forestier)
  • Ne jamais allumer de feu en forêt : barbecue, mégot, brûlage de déchets—95% des feux ont une origine humaine (Source : SDIS 13)
  • Respecter les arrêtés préfectoraux : en été, l’accès aux massifs est généralement interdit par météo à risque : ces décisions sont vitales
  • Signaler toute fumée suspecte rapidement au 18 ou au 112

Un habitant averti, c’est souvent un incendie évité. La vigilance de tous permet d’alléger la tâche des secours et protège nos paysages.

Vers une nouvelle culture du feu : former, informer, s’entraider

Les retours de terrain montrent qu’une population sensibilisée agit plus rapidement face à l’alerte, sait évacuer sans panique, ou aider un voisin à mettre en sécurité un animal ou des biens. Plusieurs communes du Sud ont mis en place des réseaux de voisins vigilants et des patrouilles citoyennes en lien avec les pompiers volontaires : un modèle à suivre.

À travers la transmission d’expériences, la pédagogie et la prévention, il est possible de changer la donne—car derrière chaque intervention réussie, il y a, in fine, la capacité collective à réduire les risques. Cela commence par s’informer, se préparer, savoir comment agir… et donner un peu de répit à celles et ceux qui, chaque été, veillent à notre sécurité.

Pour aller plus loin : ressources, réflexes à avoir et contacts utiles

  • N° d’urgence : 18 (pompiers), 112 (appel européen)
  • Sites de prévention : préventionsdf.fr, sdis13.fr
  • Statistiques interactives : site EFFIS (effis.jrc.ec.europa.eu)
  • Application Vigiforest : pour surveiller l’état d’ouverture des massifs en temps réel

Comprendre et soutenir le travail des pompiers, c’est aussi protéger nos villages, nos forêts, nos souvenirs. Rien n’est jamais acquis, chaque été fait redémarrer la lutte depuis zéro. Mais ensemble, avec un minimum d’attention et d’efforts, il est possible de limiter, demain encore, la dévastation.

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